19 mars 2008
Caricatures d'aujourd'hui
Le blog de campagne du New York Times propose un échantillon de caricatures politiques dans lequel on peut identifier quatre approches du portrait exagéré.
L'approche consensuelle: Barry Blitt projette ses personnages
sur des stéréotypes connus de tous. John McCain est comparé à un vieux clown; Barak Obama se désarticule à la manière d'un danseur de claquettes, mélange de Valentin le Desossé et de Samy Davis Junior; Hillary Clinton est montrée comme une héroïne de cartoon. C'est l'approche la plus communicative car chaque dessin contient un message avec une question, donc une réponse implicites: "Elle me fait penser à ...Et vous, qu'en pensez-vous ?"
L'approche scénarisée: Anita Kuntz place ses sujets dans ses configurations dynamiques. Ses caricatures ne fonctionnent pas sur l'exagération des traits. Cette loi du genre est atténuée au profit de la transposition. Les visages sont aussi ressemblants que possible. C'est le corps, ou le contexte du visage, qui produit le décalage humoristique dans la perception. Le procédé s'apparente au collage: un visage plausible collé sur un corps phantasmé. Obama est ainsi proposé en Superman parce que sa popularité génère des espérances irrationnelles.
L'approche intrusive. Steve Brodner va chercher dans les traits de son sujet quelque chose que personne ne voit. Le cas de McCain est le plus intéressant. La plupart des caricaturistes le montrent comme un vieux bouffon ou un vieux matou aux griffes limées avec de grosses joues rondes et des traits fripés. Brodner, lui, estime que l'exagération n'est pas le but mais le moyen de déceler quelque chose. Il ne voit, dans le visage de McCain que des angles et des amplifications inquiétantes. 
L'approche névrotique. Rick Meyerowitz s'intéresse principalement à la manière dont il "ressent", lui, le personnage et surtout aux problèmes que lui pose la transformation de ce "ressenti" en un dessin. A l'opposé de l'approche consensuelle, cette manière de voir est un diagnostic sur la névrose du dessinateur. Le fait de montrer Obama en trompettiste de jazz n'apporte aucune information politique ou psychologique sur Obama: c'est juste le signe que Meyerowitz est sous le charme. A contrario, quand Meyerowitz résume Hillary Clinton par une silhouette méchante, il révèle son aversion, sa répulsion, une volonté d'humilier la sénatrice. On en sait plus sur les "poblèmes" du dessinateur que sur les prétendants à la Maison Blanche.

09 mars 2008
Sur une photo de John McCain
(Cliquez sur les images pour les agrandir)
Cette photo (1) du sénateur John McCain en campagne pour l'élection présidentielle ne présente que trois centres d'intérêt: la botte au premier plan, l'orateur au second plan, le drapeau à l'arrière plan.
La botte est un indice fort qui signifie: nous sommes dans l'Amérique profonde, l'Amérique rurale. Probablement dans un des états du Sud-Ouest. En effet, la santiag est moins portée à New York ou à San Francisco que dans ces régions où elle s'arbore comme un signe d'appartenance, d'enracinement.
Mais cette image exerce une attraction plus diffuse, qui réside dans sa composition et dans ses structures intimes.
La composition semble peu orthodoxe dans la mesure où elle s'appuie sur le croisement - dangereux - des diagonales du rectangle. Ce croisement est dangereux car il oblige le regard à se fixer au centre du cadre...où il n'y a rien que la pointe de la botte. Et quand le regard est "appelé" vers "rien", la fonction cérébrale qui le pilote est, en quelque sorte, "frustrée". Or, curieusement, il n'y a pas, ici, de frustration. Ou plutôt: si le cerveau est en manque de cible, ce manque ne dure pas longtemps. A peine une fraction de seconde.
La raison en est que le photographe respecte la règle des trois tiers qui structure les centres d'intérêt d'une image classique. Il l'a, certes, exagérée en faisant occuper les deux tiers de l'image par la santiag et l'autre tiers par le personnage principal et son contexte patriotique. Il y a là une inversion de la règle des trois tiers. Normalement, c'est le héros qui aurait dû obtenir la plus grosse part de l'image. L'indice aurait dû être ramené aux proportions plus modestes du détail significatif. En donnant le rôle principal au détail significatif, l'auteur a transgressé. Cette transgression est jubilatoire. Il a quand même placé le sénateur McCain sur l'axe du troisième tiers. Ce qui prouve qu'il "a l'oeil". Le regard "piégé" par le croisement des diagonales trouve rapidement de quoi contenter la fonction cérébrale qui le pilote: il lui suffit de se déplacer très légèrement sur la droite, en accord avec le déplacement habituel de l'oeil occidental quand il lit. (Je ne peux pas m'empêcher d'assimiler ce décrochage du regard à la syncope musicale, figure rythmique plutôt jouissive.)
Autre source de jubilation: le rythme vertical. Il est donné par la stature de l'orateur. Ce signe vertical se répète sur deux registres qui en font une figure rythmique en deux séquences. D'abord avec les cravates rouges des personnages assis derrière John McCainet. Ensuite, plus discrètement,dans l'alignement des barreaux de la balustrades au pied de la scène.
Et puis, il y a le jeu complexe des obliques et des angles qu'elles forment. Les obliques s'opposent aux verticales. Elles produisentt des angles majoritairement obtus, c'est à dire plus ouverts que la rencontre perpendiculaire entre une verticale et une horizontale. Cette profusion d'obliques et d'angles ouverts contribue très certainement à l'attractivité globale de l'image. En outre, certain de ces angles donnent la mesure de la profondeur de champ entre le talon de la santiag et la toile de fond du Stars and Stripes.
La vertu jubilatoire de cette image se dévoile pleinement quand se révèle ce que le cerveau analyse "instinctivement": la complexité de ses structures rythmiques plaquées sur une composition "transgressive."
Comme la salsa qui pulse la polyrythmie afrocubaine sur des structures harmoniques européennes.
1) Source "Le télégramme de Brest", auteur inconnu.

