09 mars 2008
Sur une photo de John McCain
(Cliquez sur les images pour les agrandir)
Cette photo (1) du sénateur John McCain en campagne pour l'élection présidentielle ne présente que trois centres d'intérêt: la botte au premier plan, l'orateur au second plan, le drapeau à l'arrière plan.
La botte est un indice fort qui signifie: nous sommes dans l'Amérique profonde, l'Amérique rurale. Probablement dans un des états du Sud-Ouest. En effet, la santiag est moins portée à New York ou à San Francisco que dans ces régions où elle s'arbore comme un signe d'appartenance, d'enracinement.
Mais cette image exerce une attraction plus diffuse, qui réside dans sa composition et dans ses structures intimes.
La composition semble peu orthodoxe dans la mesure où elle s'appuie sur le croisement - dangereux - des diagonales du rectangle. Ce croisement est dangereux car il oblige le regard à se fixer au centre du cadre...où il n'y a rien que la pointe de la botte. Et quand le regard est "appelé" vers "rien", la fonction cérébrale qui le pilote est, en quelque sorte, "frustrée". Or, curieusement, il n'y a pas, ici, de frustration. Ou plutôt: si le cerveau est en manque de cible, ce manque ne dure pas longtemps. A peine une fraction de seconde.
La raison en est que le photographe respecte la règle des trois tiers qui structure les centres d'intérêt d'une image classique. Il l'a, certes, exagérée en faisant occuper les deux tiers de l'image par la santiag et l'autre tiers par le personnage principal et son contexte patriotique. Il y a là une inversion de la règle des trois tiers. Normalement, c'est le héros qui aurait dû obtenir la plus grosse part de l'image. L'indice aurait dû être ramené aux proportions plus modestes du détail significatif. En donnant le rôle principal au détail significatif, l'auteur a transgressé. Cette transgression est jubilatoire. Il a quand même placé le sénateur McCain sur l'axe du troisième tiers. Ce qui prouve qu'il "a l'oeil". Le regard "piégé" par le croisement des diagonales trouve rapidement de quoi contenter la fonction cérébrale qui le pilote: il lui suffit de se déplacer très légèrement sur la droite, en accord avec le déplacement habituel de l'oeil occidental quand il lit. (Je ne peux pas m'empêcher d'assimiler ce décrochage du regard à la syncope musicale, figure rythmique plutôt jouissive.)
Autre source de jubilation: le rythme vertical. Il est donné par la stature de l'orateur. Ce signe vertical se répète sur deux registres qui en font une figure rythmique en deux séquences. D'abord avec les cravates rouges des personnages assis derrière John McCainet. Ensuite, plus discrètement,dans l'alignement des barreaux de la balustrades au pied de la scène.
Et puis, il y a le jeu complexe des obliques et des angles qu'elles forment. Les obliques s'opposent aux verticales. Elles produisentt des angles majoritairement obtus, c'est à dire plus ouverts que la rencontre perpendiculaire entre une verticale et une horizontale. Cette profusion d'obliques et d'angles ouverts contribue très certainement à l'attractivité globale de l'image. En outre, certain de ces angles donnent la mesure de la profondeur de champ entre le talon de la santiag et la toile de fond du Stars and Stripes.
La vertu jubilatoire de cette image se dévoile pleinement quand se révèle ce que le cerveau analyse "instinctivement": la complexité de ses structures rythmiques plaquées sur une composition "transgressive."
Comme la salsa qui pulse la polyrythmie afrocubaine sur des structures harmoniques européennes.
1) Source "Le télégramme de Brest", auteur inconnu.
Commentaires
Ce qui me fait "jubiler"...
... c'est de deviner à travers cette photo l'intention de montrer John McCain pris en sandwich, en quelque sorte, entre la botte et le drapeau des EUA. Voilà un candidat coincé entre deux symboles géants - de grande taille par rapport à lui - du peuple américain.
Dans l'économie de l'image, la botte est oppressante ; il suffirait d'un léger mouvement de la rotule pour que son porteur en vienne à "shooter" le candidat (s'il venait à se montrer non conforme à ses attentes, par exemple). Les obliques de la botte, opposées à la verticalité, à la droiture et à la petitesse du candidat, accentuent encore l'impression que le photographe a voulu fabriquer un tel risque et fragiliser le candidat.
C'est une vraie "caricature photographique" ; de nombreux photographes couvrant la campagne semblent prendre un réel plaisir à construire de telles images. Merci de votre billet.
Votre analyse rejoint celle de Stephen, sculpteur et photographe, qui a réalisé l'image sépia d'une précédente note. Il vit en Arizona et, pour des raisons qui le regardent en tant que citoyen américain et électeur dans le même Etat que John McCain.
Finalement, en lisant votre commentaire, notamment la notion de "fragilisation du candidat" je souscris à l'idée que l'auteur de cette photo avait une intention précise en appuyant sur le déclencheur.
Je n'en suis pas sûr mais il me semble que la botte est frappée de motifs étoilés. Si cela se confirme, peut-être le photographe a-t-il eu cette idée dont nous parlions en tentant d'abord de rapprocher les étoiles de la botte et celles du drapeau (c'est-à-dire celles de la base, si proches de la terre, et celles qu'on voit au sommet de la Maison blanche, par exemple).
Peut-être est-ce à partir d'une telle "remarque visuelle" que le photographe a d'abord eu l'idée d'"entourer" le candidat d'étoiles, puis qu'il a ensuite eu celle de l'ériger en potentiel ballon de foot ? Je trouve en tout cas que ce jeu sur les étoiles est doublement intéressant, compte tenu de ce que symbolise parfois le motif de l'étoile :
- d'abord, bien sûr, les États américains, or les candidats à la présidentielle sont en tournée électorale à droite et à gauche dans les EUA. Ce serait d'abord cette tournée au plus près de "la base", du peuple américain, qui serait ainsi symboliquement évoquée, peut-être ;
- mais aussi, en lien avec l'idée de fragilisation développée dans le 1er commentaire, les étoiles peuvent symboliser la douleur, à la façon de la bande dessinée.
Le candidat serait donc placé par le photographe quelque part entre les étoiles des plus hautes sphères américaines - l'élection - et les celles que les personnages de BD peuvent (nous faire) voir sous l'effet d'un coup de massue - la défaite.
Bon, ceci étant dit, je n'ai pas davantage la certitude que les bottes sont étoilées ;-)
Cordialement,
E
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