Illustrer ce qui ne se voit pas est un oxymoron - contradiction dans les termes - où se cache un défi. L'image communicante peut relever ce défi dans des registres où les subjectivités entrent en résonances avec l'imaginaire collectif, comme la poésie.

Moore_Justice_balanceDonner à voir des métaphores ou des analogies reste la tentation la plus répandue quand il s'agit de principes, de concepts ou de paradigmes. L'idée de la justice est ainsi rendue par la représentation d'une balance. L'aigu,le léger et le clair sont associés à l'élévation et à la hauteur tandis que le grave, le lourd et le sombre se retrouvent dans l'abaissement et l'inférieur.

Quant aux paradigmes, concepts supérieursMoore_croissance_fl_che qui gouvernent d'autres concepts, ils s'approprient des couleurs comme le bleu ou des abstractions comme la ligne, la courbe et leurs déclinaisons en spirales ou flèches: écoulement du temps, évolution, croissance...

La loi de Moore a été l'un des paradigmes du siècle passé. Son énoncé formulé en 1971 par Gordon Moore, ingénieur à Faichild Semiconductors - "Le nombre de composants, donc la puissance, des microprocesseurs va désormais doubler tous deux ans" - a servi de référence suprême pour tout ce qui touchait à l'émergence, l'essor puis l'emballement des technologies du calcul logique.

Moore_courbe_avec_photo_de_Gordon

Rédactrice en chef adjointe dans la très stimulante revue du Massaschusetts Institute of Technology, Kristina Grifantini propose une une alternative convaincante à la courbe exponentielle: elle a photographié les effets concrets de la loi de Moore.

                            Moore_1958

La première manifestation de ce phénomène invisible a été, en 1958, un transistor posé sur une plaque de germanium. Trois ans plus tard, la puissance exprimée en nombre de composants était effectivement multipliée par quatre et donnait lieu à ce superbe mandala où les transistors apparaissent encore dans leurs relations géométriques, donc logiques, avec des résistances incrustées dans le silice. A ce moment, la vision de l'emballement technologique reste realiste (photographie scientifique d'un objet) tout en arborant une dimension symbolique, proche de l'art religieux, hindou en l'occurrence.

Moore_1961

Le basculement dans la perception artistique intervient en 2000 quand la densité du Pentium IV ne permet plus d'évaluer le nombre de transistors. Le processeur ressemble de plus en plus à une composition de Mondrian.

Moore_2000

Cependant, même la contemplation de ce processeur comme s'il s'agissait d'un tableau continue d'inciter à une méditation sur la course à la puissance. Cette double perception - artistique et technologique - coïncide avec l'apogée d'une période de croissance commencée trente ans plus tôt. Le prochain processeur AMD, attendu pour 2009, ne montre plus cette alliage de sophistication et de puissance. La sophistication atteint un niveau extrême qui pousse la puissance à son stade ultime, aux abords de l'instabilité.

C'est pourquoi, le déclin de la loi de Moore attendu pour cette année annonce la fin d'un cycle qui sera bouclé en 2018. Cette extrapolation, phénomène invisible et invérifiable dans l'immédiat, ne peut être illustrée que par l'infléchissement de la courbe ascendante.

Moore_infl_chissement_pr_visible

C'est donc, soit dit en passant, entre 2010 et 2018 qu'il faut guetter le prochain phénomène émergent dans les vastes étendues du calcul logique.