Communiquer par l'image

Informations et réflexion sur les images communicantes.

16 septembre 2006

Effigies de l’information

Trois effigies pour trois réseaux de télévision qui se disputent 40 millions d’Américains pour leurs informations du soir. La manière dont ces chaînes choisissent et promeuvent leurs présentateurs relève du marketing et rappelle que l’information est un produit. C’est le produit d’une construction journalistique: l’actualité telle que des professionnels décident de la mettre en scène. CBS_ancho_woman_
Produit d’appel susceptible de générer de l’audience, donc des recettes publicitaires, donc des profits, l’information est une substance commerciale, vendue comme telle. Pour que le public s’identifie avec le produit, les anchormen sont choisis en fonction d’archétypes humains auxquels sont associées des caractéristiques précises.Brian_Williams_2
Avec son allure de cadre supérieur qui a réussi dans une multinationale généreuse en stock options, Brian Williams est le Décideur, qui va à l’essentiel avec un souci de clarté. Le message délivré par son apparence est qu’une information accessible à tout le monde est préférable à un dossier complexe, même si le second est beaucoup plus déterminant. Son physique de salarié loyal qui « fait le job » sans états d’âmes correspond tout à fait à l’ère Bush. Il place NBC en tête des mesures d’audiences.

Charles_Gibson_2Charles Gibson correspond au Patriarche qui a de l’expérience, donc du recul. Son aspect signifie que le public est invité à lui faire confiance, même sur les dossiers complexes, car ce que le commun des mortels ne comprend pas, lui  l’a assimilé et en parle honnêtement, en père de famille expliquant à ses enfants le monde tel qu’il est. Le Patriarche maintient la chaîne ABC à la seconde place dans les volumes d’audiences.

Stéréotype de l’épouse américaine idéalisée par le cinémaCBS_Katie_Couric et par les feuilletons télévisés, Katie Couric est la Médiatrice, chargée d’adoucir la dureté des temps. Après avoir été testée par des focus groups, comme on le fait d'un produit de consommation courante, la journaliste vient d’être "lancée" par une campagne publicitaire de 10 millions de dollars pour essayer de faire décoller CBS de la troisième place. Sa construction de l’actualité consiste à alterner les reportages très durs sur l’Afghanistan avec des séquences sur la vie sentimentale des personnalités d’Hollywood.

Trois réseaux, trois stratégies de marketing de l'information au moment où les Etats-Unis entrent dans une période d'interrogations sur le bilan des années Bush. Avec Brian Williams, NBC parie sur la pérennité des certitudes issues de l’élection de Bush en 2000. Avec Charles Gibson, ABC se veut rassurante, quoi qu’il arrive. Avec Katie Couric, CBS se dit que les Américains ont envie de penser à autre chose d’ici à 2008, date de la prochaine élection présidentielle. Avec, très probablement, une femme candidate à la Maison-Blanche.
Photos Nicole Bengiveno et Tony Cenicola pour le New York Times

Posté par Alain Joannes à 19:41 - Télévision - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


10 juillet 2006

Zidane, medias, mensonges et vérité

La spectacle d'un homme qui en jette un autre à terre relève d'une imagerie perturbante parce qu'elle s'ancre à la fois dans le simulacre et dans la réalité, dans le mensonge et dans la vérité. La fraction de seconde qui a révélé un Zidane intégral, non censuré par les marchands d'idoles, cet instant décisif en dit plus sur l'aliénation médiatique que sur le "total Zinedine".
Tel qu'il est industrialisé, propagé, dupliqué par le cinéma et la télévision notamment, le simulacre de la violence colonise les imaginaires occidentaux. Omniprésente, cette violence euphémisée, pasteurisée se substitue à la vraie, celle qui humilie, blesse ou tue. Or, toute représentation d'une violence régulée est un mensonge. Quiconque a vu des bagarres de rues sait qu'aucune rixe ne se déroule comme le prétendent les fabricants de fiction. La vraie violence est oppressante, haletante, fulgurante, hésitante, imprévisible, apoplectique. Celle des faiseurs d'histoires est une chorégraphie ridicule.
ZidaneCette image de Zidane illustre le fait - largent ignoré - qu'à de rares exceptions près, généralement produites par le direct, les médias ne transcrivent pas l'actualité, ils la construisent. Exactement comme d'autres fabriquent des récits irréels.Ainsi, les médias ont fabriqué, photos choisies à l'appui, un Zidane incomplet, pas totalement faux mais pas vraiment réel. Un sportif idéal qui n'existe pas: "cool","le dalaï-lama du foot"...

On devine, derrière cette fabrication médiatique, une idéologie de la bonne conscience. Béatification du petit Kabyle pauvre du ghetto marseillais devenu un prototype d'intégration réussie par sa force physique et morale. Ce discours, profondément hypocrite car dérivé des méthodes du catéchisme catholique, console à moindres frais les pauvres franchouillards épouvantés par la violence qu'ils accumulent dans leurs banlieues privées d'espoir.
L'affabulation médiatique produit aussi et surtout une aliénation au sens premier du terme. Elle prive les amateurs de football d'une vérité sur Zidane; elle dépossède l'esprit public d'une capacité d'appréhender la réalité de cet homme. la vérité de cet homme est qu'il est sûrement un grand sportif mais aussi un cogneur.
Pris en flagrant délit de mensonge, les médias sont à la fois horrifiés et mortifiés. L'image du vrai Zidane - grand footballeur sans doute, mais homme évidemment ombrageux - devient, pour les médias, une image obscène au sens propre. Est obscène ce qui ne doit pas être mis sur la scène, ce qui ne doit pas être montré dans le cadre de convenances, d'une pudeur, d'une morale. Les convenances médiatiques avaient occulté cette vérité: un chef qui ne se contrôle plus. La morale aliénante des médias est déstabilisée. L'idéologie de l'intégration des immigrés par les vertus sportives est bousculée. Pourtant, une vérité de Zidane surgit: il peut être violent, comme sa physionomie le laisse pressentir. La révélation du Zidane complet, intégral, vrai, pulvérise en une faction seconde la lourde connivence cachée du sport et de l'argent qui fabriquent de l'idéal et de l'aliénation.
Grâce soit rendue à l'ancien gamin des cités pour ce "coup de boule" au mensonge médiatique.

Posté par Alain Joannes à 17:08 - Télévision - Commentaires [2] - Rétroliens [1] - Permalien [#]

23 mars 2006

Feuilleton formaté pour cerveaux disponibles

Diffusée par la Chaîne des Cerveaux Disponibles, la série télévisée intitulée « Les experts : Miami » se distingue par un recours outrancier aux couleurs saturées, aux accords chromatiques simplistes et récurrents mais robustes, aux matières et aussi par une utilisation très particulière de la lumière.les_experts_sc_ne_g_n_rique1

En plans d’ensemble extérieurs comme en très gros plans intérieurs, les teintes sont poussées à leur intensité optimale.
les_experts_carte_postale_miami_jpeg1Les vues de Miami rappellent les cartes postales maladroitement colorisées. Les cadrages serrés évoquent les chromos des calendriers de naguère. Au début, l’œil s’en trouve réjoui. Puis il se lasse de ces excès de pigments portés à l’incandescence sans autre raison que celle d’éblouir le cerveau disponible.

Dans l’exploitation de cette palette criarde, l’usine à feuilletons formatés revient fréquemment sur des assemblages basiques: bleu, vert, jaune, le jaune étant parfois remplacé par du rouge ou par de l'orange. Ces alliages sont à l’harmonie des couleurs ce que do-mi-sol est à la composition musicale. Le piètre accord visuel tolère de rares variations avec du brun, du blanc et du noir. Maigre pitance pour les neurones qui, tapis au fond de l’œil, se réjouissent généralement de transmettre au cerveau des sensations lumineuses aussi diversifiées que possible.

La gamme des matières est un peu plus riche mais très sélective. Elle propose un assortiment de lueurs, de reflets les_experts_douille_empreintes_jpget de flous qui glissent sur du métal ou du verre. Cela sert de contexte à une focalisation sur les fibres et les gouttes. Fibres textiles et gouttes de sang constituent les cadenas d’un scénario particulièrement indigent. Ils contiennent la clef de toutes les intrigues : l’assassin a forcément oublié un bout de tissu ou un échantillon de son ADN. Le feuilleton des cerveaux disponibles pousse le mépris du téléspectateur  jusqu'à leur "faire voir" les empreintes digitales du coupable.

Le travail sur la lumière est le moins évident mais le plus efficace dans la recette du feuilleton aguicheur. Légèrement dorée, de jour comme de nuit, elle sert à détourer les personnages, à les détacher du décor pour leur conférer un relief qu’ils n’ont pas spontanément tant il est évident que les acteurs s’ennuient dans tous les épisodes. Parfois, la lumière sculpte mais le plus souvent elle trace des contours de silhouettes.

les_experts_bo_tes_m_talLa question qui se pose est de savoir à quoi riment ces barbouillages. La réponse saute aux yeux : ils renvoient à l’esthétique de la publicité. Saturation des couleurs, harmonies rudimentaires, matières exacerbées, lumières accentuées constituent le cahier des charges de la publicité qui croit faire rêver en s’évadant de la réalité. D’ailleurs, les personnages en blouses blanches dans les laboratoires de la police scientifique pourraient très bien figurer dans une publicité pour lessives.

Il importe peu à la Chaîne des Cerveaux Disponibles que le polar renonce à toute vraisemblance dramatique. Ce qui compte c’est la préparation des cerveaux disponibles à l’assimilation des messages publicitaires qui encadrent et interrompent le dépliant touristique.
Le feuilleton est réalisé en vue de favoriser le placement de produits. Les cadavres n'y sont pas exquis, ils sont carrément glamour. Prêts pour la réclame en faveur d'un produit de beauté.       

Posté par Alain Joannes à 20:36 - Télévision - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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