Communiquer par l'image

Informations et réflexion sur les images communicantes.

23 septembre 2008

Sarkozy victime du goût prononcé de la publicité pour les longues jambes féminines

Nicolas Sarkozy passe - dans la presse française exclusivement - pour être un athlète complet de la communication. En réalité, il commet dans le domaine sensible et trop complexe pour lui de la communication visuelle, des erreurs qui confinent à la faute professionnelle grave.

Il aime ainsi se faire photographier en train de courir dans Manhattan. Cliché ringard pour "golden boy" des années quatre-vingt mais vieux phantasme de son ancienne épouse qui rêvait de "jogging dans Central Park". D'où cette photo récente destinée à taquiner Cécilia.                                       

                                Sarkozy_jogging

Cependant le petit Nicolas devrait savoir, s'il était vraiment un "homme de com", que la publicité valorise la longueur des jambes féminines. Or, en épousant Carla Bruni, il a hypothéqué ses petites jambes grassouillettes par une inévitable comparaison avec les longues jambes de l'ancien mannequin.

Le président ne devrait plus montrer ses jambes en même temps que celles de son épouse. Il devrait également cesser de grimacer en général et en particulier quand il essaie de trottiner à côté de son épouse dont la longue et gracieuse foulée est couronnée par un fin sourire de vénus botticellienne.

Si Sarkozy avait un peu de culture, il saurait que la publicité n'hésite pas à trafiquer les images pour que les jambes des dames soient encore plus longues que celles de Carla.

Longues_jambes_1

La dame en blanc, à gauche, sur le document publicitaire du Crédit coopératif attire le regard par la couleur de son tailleur, nettement plus visible que les tenues sombres des autres personnages, mais aussi par la longueur de ses jambes.

Dans l'imaginaire érotique masculin, les jambes féminines longues relèvent d'un stéréotype forgé par les romans policiers de la Série Noire, période James Hadley Chase. Ce stéréotype a été transformé en phantasme par le cinéma, catégorie "polar", période Lemmy Caution.

La publicité n'hésite pas à activer ce phantasme masculin en usant et en abusant parfois des facilités de la retouche numérique. Celle-ci ne sert pas seulement à faire disparaître les bourrelets élyséens. Elle permet aussi et surtout d'allonger le jarret, d'étirer la cuisse par injection de quelques pixels savamment dispersés, à seule fin d'euphoriser les mâles décideurs.

Dans le cas de la publicité pour le Crédit Coopératif, il y a un doute sur le caractère artificiel des jambes de la dame en blanc parce que la proportionnalité de ses autres composantes corporelles est à peu près respectée: les bras croisés semblent également très longs et la taille du visage correspond assez bien aux échasses posées sur des talons assez hauts. Et puis, il y a l'autre dame, plus dodue et plus petite, qui semble se porter garante de la sincérité de la photo. Admettons donc que l'expression "jambes interminables" si répandue dans la Série Noire, soit suggérée par un angle de contre-plongée qui allonge les éléments verticaux d'une image.

             Longues_jambes_2

Rien de tel dans la publicité pour les hôtels Radisson. L'angle de la prise de vues est horizontal, à une hauteur conventionnelle de 1,73 m. C'est le point de vue de quelqu'un - un homme d'affaires par exemple - qui vient d'ouvrir la porte de sa chambre. En outre, quelque chose ne "colle" pas dans cette image: la tête de la prude créature au sourire quand même très ambivalent, cette est trop petite par rapport à des jambes qui ne sont même pas rehaussées par des hauts talons puisque la dame est assise.

Du coup, l'imaginaire masculin se met en veilleuse pour phantasmer, non plus sur des galbes, mais sur des mesures anatomiques très abstraites.Debout, cette jeune personne ne peut pas franchir une porte sans avoir à se courber.

Et l'on en vient à se demander ce qu'elle fait là, avec ses grandes jambes, flanquée d'un argumentaire en faveur du haut débit.

La réponse est dans le texte qui sussure un contrepoint à l'image. Il est évoque "une vue illimitée" - sur des jambes elles-mêmes illimitées, forcément - en précisant qu'un séjour dans un des hôtels Radisson est "aussi agréable que productif." Et on peut lire en bas à gauche et en anglais que les hôtels en question "aiment dire oui".

Difficile de croire que des pixels auraient pu être ajoutés, non pas à la dame mais à la prise de vue originale, à seule fin d'érotiser le prochain séjour en séminaire de stratégie  boursière des hommes d'affaires épuisés par la crise financière. Car cette possible assistante de direction aux jambes trop longues dans un salon mauve est finalement moins attractive - sur la photo - que la dame en blanc du Crédit coopératif. Laquelle, si elle dirige une agence de cette banque, est finalement assez vraisemblable en "executive woman".

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19 septembre 2008

Allégorie de la crise financière à la manière de Jacques Prévert

Alors que la crise financière accaparait l’actualité, le regard était fréquemment accroché dans différents journaux par un des visuels de cette campagne publicitaire:

             Pr_vet_galerie

Ce portrait hybride, notamment, a fourni un contrepoint  aussi involontaire que sardonique aux éditoriaux alarmistes et moralisateurs sur la panique boursière:

                 Pr_vert_publicit__avidit_      
Le procédé du collage a été utilisé par le peintre surréaliste Max Ernst et par Jacques Prévert, dans « Fatras » (1). C’est une re-création poétique, mais aussi une récréation ludique dans laquelle certains enfants excellent. La technique  est  celle du recyclage de fragments picturaux. L’opération de base est un prélèvement dont le samplingéchantillonnage - musical constitue l’aboutissement technologique le plus récent.

Pr_vert_religieuse_ChampaignePrévert ne faisait rien d’autre quand il découpait une tête de fouine pour la coller dans la reproduction d’un tableau de Philippe de Champaigne à la place du visage d’une religieuse en prière. C’est aussi un montage puisque deux images sont arbitrairement associées. C’est enfin un mixage puisque deux intentions, au moins, sont mélangées pour suggérer de nouvelles significations. Quand un enfant se livre à cette activité, la poésie naît de l’inattendu, voire de l’incongru, qui peut générer du non-sens à la Lewis Carroll.

Dans certaines des recompositions de « Fatras », Prévert adopte cette démarche mais partiellement seulement car, dans la plupart des cas, il y a une intention subversive: les citations picturales sont choisies et leur sens est détourné pour dynamiter une idéologie religieuse. 

Prévert comme la publicité du « Monde »  mobilisent les procédés picturaux et littéraires de la métaphore et de l’allégorie. Des éléments immatériels – infamies ou vertus – sont transposés dans les représentations de symboles et de stéréotypes. Les mots « fouine » et « rapace » résument assez bien cettePr_vert_oiseau_ventru_debout transposition de l’idée à l’image.

Chez Jacques Prévert, il s’agit plutôt de métaphores, sortes d’instantanés fulgurants qui stigmatisent une croyance ou une mentalité. Dans la publicité pour « La comédie humaine » l’allégorie graphique s’apparente à l’invention dans la mesure où Balzac a créé des personnages et des situations qui se référent à la bourgeoisie du XIXème siècle, en pleine émergence du capitalisme. 

Ce qui est intéressant dans la simultanéité de la campagne de pub et de l'actualité financière, c'est sa dimension arbitraire qui est précisément celle du collage à la Prévert. Le graphiste de l’agence de pub ne pouvait pas savoir, au moment où il travaillait sur ce projet, que l’une de ses images percuterait les récits journalistiques de la crise financière en provoquant une résonance tout à fait étonnante: la tête de vautour sur le buste d'un « golden boy » en goguette renvoie aux fonds spéculatifs appelés fonds vautours qui sont à l'origine de la crise.

                                         Pr_vert_t_te_de_singe_joufflu

1) Les images extraites de "Fatras" proviennent de l'édition publiée en 1966 par les éditions Gallimard, avec 57 compositions originales de Jacques Prévert.

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24 juillet 2008

Un accord de couleurs sensoriel

Grâce au développement des sciences neurocognitives, le marketing sensoriel réalise des prouesses comme celle qui consiste à faire ressentir comme affectivement agréable une sensation physiologiquement désagréable. Des couleurs "antagonistes" choisies pour un emballage peuvent susciter une sensation diffuse d'euphorie étrangère aux caractéristiques du produit emballé. C'est le cas de cette margarine dont l'avantage concurrentiel serait de contribuer à réduire le cholestérol.

Pro_activ_calque_1

L'accord de couleurs n'a rien à voir, à priori, avec les risques d'encombrement des artères. Pourtant, ce vert et cet orange génèrent une sorte de bien-être mental pour des raisons qui n'apparaissent pas à première vue. Cela est dû au fait que l'oeil-cerveau est capable de discerner deux millions de couleurs, alors que la langue française ne propose que trois mille mots pour les caractériser. Deux solutions sont envisageables: faire appel à l' Imagerie à Résonance Magnétique pour observer dans le cortex cérébral le comportement des aires neuronales associées respectivement au plaisir et au déplaisir (neuromarketing). Ou, de manière plus artisanale, recourir prudemment aux analogies entre l'harmonie musicale et l'harmonie des couleurs, entre l'audio et le visuel. Les causes de cette douce jubilation peuvent être détectées par cette approche empirique, à condition de ne pas pousser trop loin la transposition entre images et sons.

Cinq tons, deux accords

La gamme colorée de l'emballage se compose de cinq tons: vert, orange, blanc, jaune et noir. En fonction de la surface qu'ils occupent, le vert correspondrait à la tonique (do), l'orange à la quinte ou dominante (sol), le blanc à la tierce (mi). C'est cet accord qui retient surtout l'attention. L'autre, composé du blanc, du jaune et du noir ne capte guère le regard; il le retient. ( Souvent associée au rouge, la triade blanc-jaune-noir relève du registre de la signalétique, héraldique et panneaux routiers, dont l'efficacité dépend des contrastes blanc/noir et de la visibilité: jaune, blanc.)

Revenons à l'accord principal, source du contentement diffus qu'il s'agit de qualifier. Si la surface du vert est supérieure à celle de l'orange, c'est pourtant cette dernière qui attire le regard dans les rayonnages des supérettes. Rien de plus normal puisque dans l'échelle de visibilité des couleurs, l'orange est en deuxième position et le vert est quatrième.

Dissonance au niveau des ondes colorées

La visibilité du paquet de margarine serait d'autant plus forte que l'accord principal orange-vert-blanc est dissonant. Les fréquences des ondes lumineuses qui forment respectivement l'orange et le vert se heurtent. Dans l'approche psycho-sensorielle de Goethe, le vert est réputé froid alors que l'orange est connoté chaud. Cependant, le même Goethe avait pressenti les effets troublants (1) de la dissonance lorsqu'il a découvert les bienfaits du bleu et de l'orange, un soir d'hiver alors que le soleil se couchait sur les pentes enneigées du massif du Harz: des reflets oranges sur la neige bleutée.

Pro_activ_accord_Goethe_du_Harz

A noter au passage que les deux couleurs principales du paquet de margarine figurent parmi les préférées des Occidentaux: l'orange est deuxième derrière le bleu, le vert est quatrième (sur quatorze tons) derrière le rouge.

Consonance culturelle dans les neurones

Quoi qu'il en soit, si l'accord orange-vert est dissonant au niveau des stimuli micro-électriques que le nerf optique envoie au cerveau, il devient très harmonieux à la réception dès les premières synapses de neurones. Car ces neurones stockent dans la mémoire profonde des structures culturelles, émotionnelles et affectives qui ne correspondent pas aux données physiques de la lumière. Ces cadres culturels, émotionnels et affectifs varient selon les époques, les civilisations et les individus.

Pro_activ_carr__vertLe vert peut être angoissant ou générateur de sérénité, d'apaisement, de tranquillité selon Hideaki Chiijiwa, professeur au Collège d'Art de Musashino. Pour cet esthète japonais, le vert tendre et lumineux est celui des feuilles de certains bambous dans le jardin du Temple d'Or à Kyoto.

Quant à l'orange, il est associé Pro_activ_carr__orange_2à la surprise par Michel Pastoureau, grand maître français des couleurs. Mais Johannes Itten en faisait un vecteur de rayonnement et de bienveillance. Cet orange-là, sur le paquet de margarine, est d'ailleurs presque aussi doux qu'un rose enjôleur.

Pro_activ_orange_vert

Voilà donc une tonique "lumineuse" et "apaisante" dont les harmoniques culturelles résonnent dans une dominante "rayonnante" et "bienveillante". Le blanc et le noir ne servent qu'à rehausser les vertus de cet accord assez fascinant, somme toute, pour de la margarine.

1) Un trouble de même nature ambivalente se retrouve dans l'harmonie du blues qui intègre, dans un même accord des structures mineures (réputées tristes) et des structures majeures (réputées gaies). Ce qui a permis à Miles Davis de définir le blues comme "le désespoir (triste) surmonté" (gai).

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07 janvier 2008

Barak Obama cloné par la publicité

Lunettes_mod_le_ObamaLa publicité exploite parfois la puissance des grands archétypes qui structurent l'imaginaire. Exemple: le détournement de "La Cène" de Leonard de Vinci.

Le plus souvent, elle recycle les stéréotypes proposés par le cinéma. Exemple: George Clooney dans les sketches  "Nespresso".

Elle puise maintenant dans l'actualité chaude des idées de clonage visuel. Exemple: le sosie de Barak Obama choisi par l'opticien Lens Crafters. Impossible d'invoquer le hasard.

Le modèle est un Afro-américain à peau claire, à peine plus jeune que le sénateur démocrate de l'Illinois. La ressemblance porte sur la structure osseuse et le modelé du visage, sur la forme des yeux, mais aussi sur le dessin de la bouche et le type de chevelure.Barak_Obama

L'amalgame visuel a été obtenu grâce aux découvertes des sciences neurocognitives. Contrairement aux mots et aux objets, les visages font l'objet dans le cerveau d'un traitement spécial qui associe une forme générale et un trait particulier en négligeant les détails (1). Dans le cas de Barak Obama et de son clone publicitaire, la forme générale est celle du visage. L'inclinaison des orbites et le tracé des sourcils fournissent le trait particulier. Le sourire électoral du politicien est le détail qui n'a pas été retenu par la publicité mais qui n'empêche pas la ressemblance globale.

L'annonceur et son agence de publicité ont été extrêmement réactifs puisque l'aura médiatique du rival d'Hillary Clinton n'a pris de l'intensité que le 3 janvier après sa victoire aux primaires de l'Iowa. Portée par un emballement médiatique, l'image Obama véhicule des ingrédients psychosociologiques, comme la réussite sociale et l'aspiration au changement, qui intéressent les publicitaires. Ils seraient porteurs d'une attractivité - on ne peut pas encore parler de charisme - qui faciliterait l'identification de certains consommateurs à un type de "héros" américain préfiguré par Colin Powell et Condoleeza Rice.

Cependant, la surmédiatisation du sénateur peut ne pas durer jusqu'en novembre 2008. C'est pourquoi Lens Crafters et son agence ont développé leur amalgame sur internet, espace du temps réel. On pourrait d'ailleurs établir une relation entre la puissance d'une image et la durée des effets médiatiques: les archétypes éternels pour le papier et le cinéma, les stéréotypes pour la télévision et les clones pour le web.

(1) Neurosciences cognitives, ouvrage collectif, éditions DeBoeck université, 2001, pages 198 à 204.

Posté par Alain Joannes à 20:32 - Publicité - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

15 novembre 2006

Pub, provoc et bigoterie

Selon la Cour de Cassation (1), la bâche publicitaire qui s’inspire d’une représentation de la Cène par Léonard de Vinci n’est pas de nature à offenser les catholiques. Ce jugement revient à considérer que l’interdiction d’affichage prononcée par l’an dernier par la Cour d’Appel de Paris était une atteinte à la liberté d’expression.La_C_ne

L’expression dont il s’agit est en fait la transposition photographique d’une œuvre peinte qui résulte elle-même d’une interprétation visuelle de certains textes évangéliques. La méthode s’inspire également des tableaux vivants utilisés par le théâtre pour souligner des moments décisifs ou suggérer un effet de suspension du temps. Elle a consisté, en l’occurrence à reproduire une composition – disposition et postures des personnages – conçue par le peintre. La transposition est explicitement signifiée par la substitution de l’arrière-plan: la perspective architecturale de Léonard de Vinci est remplacée par un fond intemporel typiquement photographique. Sur le plan esthétique, le résultat est quelconque.

Dans l’univers des images, la publicité utilise la transposition comme d’autres détournent des avions, pour obtenir un impact psychologique massif. Un retentissement générateur de notoriété suppose l'amplification médiatique d'une émotion telle que l'indignation. Quand cette émotion et cette amplification ne se déclenchent pas spontanément, une provocation bien ajustée stimule les milieux les plus sensibles: les bigots dans ce cas précis. La provocation évoque d’ailleurs la photographie puisqu’il s’agit d’une inversion avec une dominante masculine dans l’œuvre peinte et une dominante féminine dans la version publicitaire. Pour les bigots catholiques, musulmans ou juifs, cette inversion sexuelle équivaut à un renversement du positif (masculin) vers le négatif (féminin).

Ce qui est intéressant dans l’exploitation de cette image, c’est justement le comportement bigot. Une association catholique ainsi que des évêques ont considéré que la bâche publicitaire mettait en cause « un évènement fondateur de la foi chrétienne ». Or ni l’image publicitaire, ni même l’œuvre peinte ne sont des évènements fondateurs. Cet évènement a été rapporté par les rédacteurs des évangiles. Ces rédacteurs n’ont pas été les témoins directs de la scène. Sur la foi de leurs récits formatés ensuite par les autorités religieuses, un artiste de la Renaissance a proposé une vision du repas. Une vision conforme aux canons religieux et esthétiques de l’époque. La publicité en propose une variation pas vraiment iconoclaste. Or les bigots confondent « l’image de l’image du récit indirect de l’évènement » avec l’évènement lui-même. C’est de l’iconolâtrie, du totémisme, du fétichisme et ces aberrations collectives relèvent d’une mentalité magique passablement régressive. Le plus inquiétant est qu’il se soit trouvé des magistrats d’une Cour d’Appel pour entrer dans ce type de « pensée ».
(1) Décision du 14 novembre 2006 sur la bâche illustrée par l'agence Air Paris pour les créateurs de mode Marithé et François Girbaud (Le Monde daté du 16 novembre)

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24 septembre 2006

Kate Moss, recyclage d’une icône

Il y a quelques mois, le mannequin lolita glamour Kate Moss Kate_Moss_Daily_Mirrorétait exhibée en photos et en vidéo dans la presse et sur internet en train de consommer de la cocaïne. Elle était alors déchue de son rang de top model après que ses contrats aient été rompus par plusieurs marques prestigieuses, dont Chanel, H&M et Burberry. Le visage ravagé de la jeune droguée traquée par les paparazzi laissait alors présager une clochardisation aussi rapide qu’inéluctable. D’autant que la Brindille – son surnom dans le métier – semblait sur le point de passer au crack.

Kate_Moss_maigreEn avril 2006, la marque Calvin Klein levait le bannissement professionnel de celle qui était présentée comme l’héritière de Twiggy, prototype dans les années soixante de la maigreur anorexique.
Puis Nikkon a enclenché la réhabilitation de la jeune femme dans un registre précis, celui du stupre. Le module en rich media qui est censé attirer l’attention des jeunes sur un appareil numérique fonctionne en effet sur le très ancien fantasme de la relation entre l’artiste et le modèle. A la fin du XIXème et au début du XXème siècles, des peintres ont donné à cette relation une connotation érotique à deux niveaux. Au premier niveau, l’artiste voyeur exprime le désir en invoquant l’alibi esthétique d’une célébration de la beauté féminine. Au second niveau de cette relation suggérée par l’image, le peintre et son modèle confirment l’existence de rapports charnels. Par la suite, les photographes de "nus artistiques" ont toujours plus ou moins joué de cette relation ambivalente en prenant les spectateurs à témoin. Kate_Moss_Nikkon
Nikkon perpétue cette tradition en plaçant Kate Moss dans la posture du modèle offerte aux jeunes photographes amateurs. La jeune femme aurait pu être proposée dans l’exercice de son métier de mannequin et,donc, dans le cadre d’un défilé de mode. Après tout, c’est là que les relations entre les photographes et leurs modèles sont le moins ambivalentes. Or, Nikkon choisit le décor de ce qu’il faut bien appeler un peep show, sanctuaire moderne du voyeurisme. Et n’oublie surtout  pas le clin d’œil, lui aussi classique, du modèle qui joue avec l’appareil de prises de vues, le voyeur  étant évidemment surpris par un éclair de flash.

Plus récemment, en septembre 2006, la réhabilitation de Kate Moss s’amplifie grâce à la maroquinerie Longchamp.Mais là encore, la jeune femme est présentée, comme un objet de convoitise masculine, dans un lit défait. C’est encore le registre du stupre, qui n’a pas grand-chose à voir avec les sacs mis en valeur.Kate_Moss_Longchamp_3
La première interprétation du choix esthétique est celle de l’analogie entre la sensualité de la jeune femme et la sensualité du cuir. Il y a également la possibilité de voir dans l’omniprésence du lit et des draps soigneusement froissés, un synopsis un peu plus sordide, celui du cadeau que l’amant voyeur offre à sa partenaire en remerciement pour la qualité de leurs ébats passés et à venir.Kate_Moss_regard
Tout se passe donc comme si Kate Moss avait décidé ou accepté, pour rester une icône, de se laisser recycler en un stéréotype féminin polarisé sur le désir masculin. Il est possible que ce choix vienne d’un détail qui n’apparaît pas toujours clairement dans les multiples apparences de Kate Moss. Quels que soient son accoutrement et ses postures, son regard est toujours celui d’une proie.
Car le moteur de ce recyclage vient du fait que l'industrie publicitaire a, tous comptes faits, considéré que la vraie vie passablement agitée de la jeune femme, avec son compagnon le musicien de rock Pete Doherty, constitue un argument plus fort que les considérations moralisantes sur l'addiction à la drogue ou à l'alcool. Ce qui revient à constater que la déchéance est considérée, par les professionnels de la persuasion, comme une valeur de référence. Ainsi raisonnaient, avec leur bonne conscience, les bourgeois du XIXème siècle dans leurs rapports avec les "créatures" qu'ils asservissaient en les entretenant.

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06 mai 2006

La démonstration publicitaire de Land Rover

Une publicité sur internet pour un véhicule de la marque Land Rover retient l’attention par sa redoutable efficacité. Cette efficacité vient de ce qu’une seule idée, particulièrement affûtée, fait l’objet, sur le site américain du constructeur, de deux mises en images complémentaires.
Tout tient à la finesse de l’idée: le GPS de l’automobile guide l’avion qui le transporte. Idée subtile parce qu’elle évacue les caractéristiques habituelles des "tous terrains", ce qui signifie que Land Rover n’a rien à prouver dans ce domaine. La fiabilité de son modèle LR3 est concentrée dans la précision du système de navigation, qui symbolise à la fois l’aventure et la sécurité.land_rover_pub_avion_11

Cette rhétorique fait l’objet d’une première mise en images  classiquement publicitaire. Le véhicule roule sur la Promenade des Anglais à Nice. Il s’engouffre dans un C130 qui décolle. Depuis la voiture sanglée dans le ventre de l’avion, un automobiliste guide les pilotes du quadrimoteur en direction de la Corse. Le montage elliptique suggère que c’est le GPS de la Land Rover qui paramètre l’atterrissage du « Globemaster ».land_rover_doc_gps
La deuxième mise en images résume le tournage du spot dans le style du reportage avec des prises de vues ajustées à la performance du film publicitaire et aux caractéristiques de la voiture.
Les deux vidéos sur un même sujet sont complémentaires par leur esthétique narrative.
Le spot publicitaire est très elliptique. Il dure trente secondes et comporte 26 plans, tous très spectaculaires, soit une durée moyenne de 1 seconde 15 centièmes par plan. Sa séduction vient d’une tonique fluidité.
Le reportage sur dure 3 minutes et 24 secondes et comprend 96 plans, avec des points de vue et des angles extrêmement diversifiés, soit une moyenne de 2 secondes et 13 centièmes par plan. La réflexion porte sur la profusion des moyens mis en œuvre  et sur la précision ultra-professionnelle du tournage.land_rover_pub_en_vol_3

Quand des images communicantes véhiculent autant de réflexion que de séduction, l’art d’influencer atteint un haut niveau de persuasion.
Source: Adrants, site incontournable avec lequel je suis en total désaccord sur la pertinence de cette publicité.

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08 mars 2006

The Sopranos, campagne géovisuelle sur Google Map

    sopranos_affiche
La diffusion, dimanche prochain 12 mars, d’une nouvelle saison du feuilleton télévisé « The Sopranos » donne lieu à une campagne de sensibilisation remarquablement pensée. L’imagerie de la saga se déploie sur toutes sortes de supports et notamment  - c’est une première - sur les cartes interactives de Google, le moteur de recherche le plus utilisé dans le monde.

Conseillée par l’agence new yorkaise Deep Focus, la compagnie HBO, unité de production du groupe Time Warner,sopranos_the_manor_portique_fleuri a acheté des mots-clés ainsi que le droit d’utiliser la technologie de Google Map pour créer une carte du New Jersey spécialement dédiée aux méfaits et gestes de la famille maffieuse. Il était déjà possible, sur le site Internet Movie Data base, de localiser certains décors comme l’hôtel "The Manor", qui existe réellement à Orange, où l’épouse de Tony offre un « brunch » à sa redoutable belle-mère. Mais la « Sopranos Map » est évidemment beaucoup plus riche et peut même servir de « résumé des épisodes précédents ».  

   sopranos_googlemap_2
Cette documentation interactive est la réponse innovante de HBO au défi que constitue le refus des chaînes concurrentes de diffuser des spots publicitaires pour « The Sopranos ». HBO mise sur le fait que les internautes sont plus influents que des téléspectateurs normaux. Ils ont donc droit à des jeux en ligne mais aussi à des explications actualisées, beaucoup plus complètes que celles qu’on peut trouver dans la presse traditionnelle.

sopranos_2_phone_2La stratégie de communication par l’imagerie est finement ajustée. Le logo de la boîte de strip tease du boss, le « Bada Bing », est réservé aux publicités en ligne sur le site du magazine Play Boy. Les portraits des personnages, taillés sur mesures, sont dédiés aux téléchargements pour les téléphones mobiles. Il y a même une différence de contenu entre l’affiche, qui suggère une famille en proie à de sombres ruminations, et le fond d’écran qui consiste en une allégorie passablement glauque des infamies perpétrées par le clan.
A noter, d'ailleurs, l'extrême sophistication de ces deux visuels. L'affiche (en haut) est dominée par une étonnante dispersion des axes de regard de chaque personnage, sur une construction que la profondeur de champ hiérarchise. Cette hiérarchie est celle de la famille et celle du casting, avec la psy de Tony - étrangère au clan - debout derrière la porte-fenêtre, à la fois "dedans" et "dehors". Le poster (ci-dessous) révèle ce que l'affiche suggère à peine, dans un style de peinture vériste à la limite du fantastique morbide.
    sopranos_poster_glauque_31

Enfin, précision machiavélique, HBO fait sponsoriser par les Sopranos les gros 4X4 noirs aux vitres teintées qui s’annoncent comme des attractions au Las Vegas Motor Speedway, dimanche prochain. C’est  justement dimanche que la série revient sur les petits écrans et, comme par hasard, l’évènement de Las Vegas est intégralement retransmis par une chaîne concurrente, qui avait refusé de diffuser les spots sur le boss névrosé.

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07 mars 2006

Pastiches contre placements de produits

product_invasion_affiche1
Pratique publicitaire éprouvée, le placement de produits dans les fictions télévisées connaît un nouvel essor avec l’incrustation numérique. Deux firmes, Princeton Video et Marathon Ventures exploitent le procédé des effets spéciaux au cinéma pour faire apparaître un paquet de cacahuètes ou une bouteille de boisson gazeuse dans une séquence qui a déjà été enregistrée.
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Il suffit de choisir un contexte pertinent, comme un shampoing dans une salle de bains, pour influencer le téléspectateur-consommateur avec une image qui semble naturelle. Pour offrir aux annonceurs la meilleure exposition possible dans un feuilleton, un logiciel spécialisé désigne les emplacements disponibles par des points orange.

Avantage pour les marques: les magnétoscopes numériques qui évacuent  les « pauses publicitaires » intercalées dans un programme ne peuvent pas gommer un objet virtuellement incrusté. De plus, bien qu’elles ne puissent pas être qualifiées de subliminales, les images des produits sont assimilées de manière émotionnelle ou affective, sans filtrage du raisonnement (1). Le sens critique qui se mobilise (plus ou moins) au vu d’un message publicitaire est neutralisé par une scène euphorisante, drôle ou attendrissante. Petit problème de crédibilité visuelle: il y a, parfois des différences d’éclairages et de colorimétrie entre la scène tournée avec les acteurs et le produit filmé dans un autre studio.

Evidemment, les chaînes de télévision qui vendent du temps de cerveaux disponibles aux annonceurs se soucient peu de savoir si les auteurs, réalisateurs et acteurs sont heureux d’avoir travaillé pour valoriser un paquet de chips.

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Face à cet abus du pouvoir d’influencer, la dérision se propage sur le web avec une puissance très supérieure à celle des parodies que « Les Nuls » concoctaient naguère sur Canal Plus. Le buzz , la rumeur virale, donne aux pastiches du site Productinvasion une force considérable pour trois raisons.

product_invasion_nike_22D’abord parce que des railleries comme « Top models à vendre » sont efficaces avec un casting d’enfer. Ensuite, parce que l’internaute est considéré comme un spectateur intelligent, statut plus flatteur que celui de cerveau « disponible » (= « vide »). Enfin, parce que les internautes assurent la diffusion exponentielle des ricanements visuels.product_invasion_tire_shop

Alors que le placement de produits par incrustation numérique risque de se disperser dans l’indifférence générale pour cause de saturation, les pastiches décapants sont portés sur le web par une puissance irrésistible, la jubilation.
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(1) "Persuasion, théorie de l'Irrationalité restreinte", ouvrage collectif aux éditions Economica, septembre 2004.

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