31 octobre 2008
L'éloquente image d'une vraie star
Prise par Max Rossi, de l'agence Reuters, et publiée notamment par "Le Monde" électronique, cette photographie a été réalisée le 22 octobre 2008 à l'occasion d'un festival du cinéma italo-américain à Rome. Elle raconte deux histoires.

La première histoire est technico-artistique. Le point de vue à partir duquel opère Max Rossi découle peut-être d'un choix volontaire. Si c'est le cas, ce photographe est grand car il montre qu'il connaît la valeur psychologique et mythique du profil d'Al Pacino.
Si le point de vue du photographe résulte d'une contrainte - bousculade pour cadrer l'acteur de face et tendre les micros - alors Max Rossi a tiré le plus grand profit de cette contingence quand il a choisi de cadrer aussi le mur audiovisuel qui se dresse vers Al Pacino.
Dans les deux cas, l'image révèle la stature de l'imagier.
L'autre histoire, symbolique, que raconte cette photo est celle de la puissance de rayonnement qui définit une vraie star. On a coutume de répéter, depuis que Garbo a constuit son mythe, que les vraies stars se reconnaissent au fait qu'elles sont inaccessibles. Elles ne peuvent donc provenir que du cinéma, sûrement pas de la télévision. (Ce qui implique, soit dit en passant, que les magazines de télévision qui parlent de "stars" et les gens de télévision qui se considèrent et se comportent comme telles commettent et perpétuent une imposture.)
Dans cette scène, Al Pacino commet ce qu'aucune vraie star n'a osé commettre: il transgresse le critère d'inaccessibilité, dont il n'a plus besoin. La transgression correspond bien aux personnages que l'acteur à incarné. Elle valide ainsi l'idée qu'Al Pacino est peut-être, dans la vie, la somme de tous ces personnages et que chacun de ces héros de cinéma -y compris le Marchand de Venise ou Richard III - est une part d'Al Pacino.
Pour toutes ces belles raisons, cette photo est déjà mythique.
16 octobre 2008
Visualisations de la crise financière
Grâce notamment aux recherches du Massachusetts Institute of Technology la visualisation des phénomènes complexes est beaucoup plus avancée et exploitée dans les médias électroniques américains et britanniques que sur les sites web, essentiellement textuels, des organes de presse français.
L'incontournable blog spécialisé Infosthetics en administre la preuve à propos de la crise financière, exemple-type du phénomène complexe.
(cliquez sur les images pour les agrandir)
La BBC a certainement produit le diagramme le plus simple et le plus efficace pour expliquer en quoi le fonctionnement du marché des subprimes constituait une dérive au regard des pratiques normales de la spéculation financière. 
C'est également le site de la BBC qui a eu la bonne idée d'exploiter les technologies de géolocalisation pour montrer dans la ville de Portland (Oregon) les ravages des prêts immobiliers hypothécaires accordés aux ménages insolvables. La carte indique par intensités de couleurs croissantes l'insolvabilité des familles dépossédées de leurs maisons et ruinées.
Cependant, en termes de quantité, de qualité et de créativité, le New York Times et ses blogs de journalistes s'imposent comme les meilleures sources éditoriales de graphismes de données.
Il y a d'abord le spectacle des pertes enregistrées par les principales banques qui ont trempé dans cette spéculation.
On peut compléter ce panorama par le tableau des banques que paralysaient les restrictions de crédits avant le plan Paulson qui mobilise 700 milliards de dollars pour fluidifier les transactions interbancaires. Ce tableau interactif a été proposé par le site Portfolio du groupe Condé Nast; les chiffres apparaissent lorsque le curseur passe sur les différentes surfaces:
Autre graphique animé en quatre séquences
thématiques: l'historique des interventions gouvernementales et de leurs effets par le New York Times.
Ce document peut être complété par une rétrospective des sauvetages publics d'établissements financiers privés depuis 2001. Cette éloquente guirlande a été établie par le site Propublica.
Le code de couleurs précise le secteur d'activité et la taille des cercles indique le montant des sommes dépensées pour chaque sauvetage.
Dans un des épisodes marquants de cette crise financière, celui de Bear Stearn, News Visual exploite les ressources de la cartographie nomment et positionnes les personnalités concernées.
Le graphisme est également interactif. L'utilisateur peut agrandir ou rétrécir l'image, cliquer sur un point nodal pour obtenir des précisions, filtrer la représentation des données, modifier le schéma avec de nouvelles entrées, partager cette visualisation avec d'autres personnes.
Une autre représentation des interdépendances entre banques d'affaires, fonds spéculatifs, banques de dépôts, compagnies d'assurances, fonds de pensions et entreprises de l'économie réelle a été réalisée pour suggérer l'intensité et l'ampleur du "choc" provoqué par la faillite de Lehman Brothers.
Pour saisir la texture du système financier, Smart Money a développé un outil interactif particulièrement sophistiqué. l'internaute se promène dans ce tableau "à la Vasarely" en faisant entrer ses requêtes et en les affinant grâce à l'interface située à droite.
Cette abstraction géométrique peut être "humanisée" et mondialisée grâce à la vision des fonds souverains et de leur rôle dans le système financier, vision proposée par un blog de journaliste du New York Times avec un titre qui n'a rien d'humoristique: "Suivez l'argent".
De l'humour, il y en a dans ce nuages de mots que WordNews développe sur le modèle des mots découpés dans les lettres anonymes. Les tailles relatives de chaque mot indiquent les importances relatives des articles consacrés à chaque sujet.
On appréciera la puissance des statistiques dans les liens invisibles mais prégnants qui relient entre eux les mots "économie", "marchés", "monde" et "récession".
Ici plus qu'ailleurs les mots disent tout puisqu'ils sont utilisés, et perçus, comme les images qui composent la grande fresque de l'actualité financière.
09 octobre 2008
L'imagerie doloriste de la crise financière
Parmi les représentations visuelles de la crise financière proposées par les médias, les plus symptomatiques sont les photos de traders incrédules, catastrophés, épuisés.

Ces photographies réapparaissent à chaque évènement négatif de quelque importance dans l'univers de la spéculation. Dans ma classification des images selon leur degré de créativité, il s'agit de sous-produits - que j'appelle "clichés" - générés par des stéréotypes, eux mêmes inspirés par des archétypes.

Les clichés boursiers se rattachent dans leur inspiration au dolorisme de l'imagerie sulpicienne.Il s'agit de stéréotypes religieux produits par une industrie qui multiplie les représentations de personnages - vierges, saintes et martyrs - extatiques ou pâmés, les yeux généralement révulsés.
Les médias produisent et diffusent une imagerie sulpicienne
Les stéréotypes religieux en vente dans les boutiques regroupées autour de l'église Saint-Sulpice à Paris, mais aussi à Lourdes ou à Lisieux, répliquent en les affadissant les grandes créations - archétypes - de la peinture religieuse au Moyen-Age, à la Renaissance et jusqu'aux pré-Raphaélites du XIXème siècles.
Ce qui est troublant, dans l'imagerie médiatique, qui est elle-même un sous-produit esthétique de l'industrie sulpicienne, c'est de constater que la photo d'un trader effondré pourrait très bien figurer dans un tableau vivant mettant en scène un épisode crucial de la mythologie chrétienne. Voir les réflexions de Sandrine sur l'exploitation par les médias de la même photographie sulpicienne d'une "tradeuse" en pleurs sous les courbes déclinantes (1). Ce trader, par exemple, pourrait être un apôtre au Golgotha:

En multipliant de tels clichés, les médias dévoilent leur propension à traiter tout phénomène soudain et complexe par l'émotionnel plutôt que par le rationnel. Le dolorisme sulpicien véhicule en effet du misérabilisme et de l'angoisse, que l'industrie médiatique vaporise à fortes doses.
Les Effondrés et les Prépondérants
Un climat anxiogène s'installe qui permet aux Prépondérants (caste constituée de dominants servis par des influenceurs) de se réserver la posture rationnelle, donc rassurante, du Chef qui sait où il va ( bien que le cours des évènements démontre chaque jour que ce n'est pas le cas.)

L'imagerie médiatique de la crise est fondamentalement binaire. D'un côté les Effondrés, de l'autre les Rassurants.
Les photographes et les médias qui produisent et diffusent cette imagerie n'ont sans doute pas conscience des effets différés qu'elle peut avoir sur les lecteurs et téléspectateurs.
Doutes sur un système de croyances
La possible identification d'un trader avec un apôtre conduit à des glissements sémantiques, puis à des extrapolations vertigineuses: le trader est, au fond, l'apôtre d'une religion de l'argent qui se célèbre dans des temples à Wall Street et ailleurs, avec ses prophètes et ses grands prêtres et, surtout, son système de croyances: la spéculation.

Le système de croyances - définition de la religion et de l'idéologie - qui fonde la spéculation ne fonctionnant plus, entraînant ses propres fidèles dans une chute infernale, rien d'étonnant à ce que ses apôtres-traders soient effondrés. Mais alors, si le système de croyances cesse de réjouir ses propres apôtres et se met à les affliger, il n'y a plus lieu de croire ni à cette idéologie, ni aux Prépondérants qui en assurent tant bien que mal la maintenance.
Une Prépondérante en extase mystique
Le doute s'installe en profondeur dans l'esprit public, même quand l'imagerie sulpicienne des médias propose cette représentation d'une Prépondérante en pleine extase religieuse.

La posture d'oraison mystique de la ministre de l'Economie n'a rien de vraiment surprenant quand on sait que la dame en pâmoison vient professionnellement des arcanes du business.
(1) Grâce à Netdeclic, le blog de Sandrine, deux autres liens intéressants:







