23 septembre 2008
Sarkozy victime du goût prononcé de la publicité pour les longues jambes féminines
Nicolas Sarkozy passe - dans la presse française exclusivement - pour être un athlète complet de la communication. En réalité, il commet dans le domaine sensible et trop complexe pour lui de la communication visuelle, des erreurs qui confinent à la faute professionnelle grave.
Il aime ainsi se faire photographier en train de courir dans Manhattan. Cliché ringard pour "golden boy" des années quatre-vingt mais vieux phantasme de son ancienne épouse qui rêvait de "jogging dans Central Park". D'où cette photo récente destinée à taquiner Cécilia.

Cependant le petit Nicolas devrait savoir, s'il était vraiment un "homme de com", que la publicité valorise la longueur des jambes féminines. Or, en épousant Carla Bruni, il a hypothéqué ses petites jambes grassouillettes par une inévitable comparaison avec les longues jambes de l'ancien mannequin.
Le président ne devrait plus montrer ses jambes en même temps que celles de son épouse. Il devrait également cesser de grimacer en général et en particulier quand il essaie de trottiner à côté de son épouse dont la longue et gracieuse foulée est couronnée par un fin sourire de vénus botticellienne.
Si Sarkozy avait un peu de culture, il saurait que la publicité n'hésite pas à trafiquer les images pour que les jambes des dames soient encore plus longues que celles de Carla.

La dame en blanc, à gauche, sur le document publicitaire du Crédit coopératif attire le regard par la couleur de son tailleur, nettement plus visible que les tenues sombres des autres personnages, mais aussi par la longueur de ses jambes.
Dans l'imaginaire érotique masculin, les jambes féminines longues relèvent d'un stéréotype forgé par les romans policiers de la Série Noire, période James Hadley Chase. Ce stéréotype a été transformé en phantasme par le cinéma, catégorie "polar", période Lemmy Caution.
La publicité n'hésite pas à activer ce phantasme masculin en usant et en abusant parfois des facilités de la retouche numérique. Celle-ci ne sert pas seulement à faire disparaître les bourrelets élyséens. Elle permet aussi et surtout d'allonger le jarret, d'étirer la cuisse par injection de quelques pixels savamment dispersés, à seule fin d'euphoriser les mâles décideurs.
Dans le cas de la publicité pour le Crédit Coopératif, il y a un doute sur le caractère artificiel des jambes de la dame en blanc parce que la proportionnalité de ses autres composantes corporelles est à peu près respectée: les bras croisés semblent également très longs et la taille du visage correspond assez bien aux échasses posées sur des talons assez hauts. Et puis, il y a l'autre dame, plus dodue et plus petite, qui semble se porter garante de la sincérité de la photo. Admettons donc que l'expression "jambes interminables" si répandue dans la Série Noire, soit suggérée par un angle de contre-plongée qui allonge les éléments verticaux d'une image.

Rien de tel dans la publicité pour les hôtels Radisson. L'angle de la prise de vues est horizontal, à une hauteur conventionnelle de 1,73 m. C'est le point de vue de quelqu'un - un homme d'affaires par exemple - qui vient d'ouvrir la porte de sa chambre. En outre, quelque chose ne "colle" pas dans cette image: la tête de la prude créature au sourire quand même très ambivalent, cette est trop petite par rapport à des jambes qui ne sont même pas rehaussées par des hauts talons puisque la dame est assise.
Du coup, l'imaginaire masculin se met en veilleuse pour phantasmer, non plus sur des galbes, mais sur des mesures anatomiques très abstraites.Debout, cette jeune personne ne peut pas franchir une porte sans avoir à se courber.
Et l'on en vient à se demander ce qu'elle fait là, avec ses grandes jambes, flanquée d'un argumentaire en faveur du haut débit.
La réponse est dans le texte qui sussure un contrepoint à l'image. Il est évoque "une vue illimitée" - sur des jambes elles-mêmes illimitées, forcément - en précisant qu'un séjour dans un des hôtels Radisson est "aussi agréable que productif." Et on peut lire en bas à gauche et en anglais que les hôtels en question "aiment dire oui".
Difficile de croire que des pixels auraient pu être ajoutés, non pas à la dame mais à la prise de vue originale, à seule fin d'érotiser le prochain séjour en séminaire de stratégie boursière des hommes d'affaires épuisés par la crise financière. Car cette possible assistante de direction aux jambes trop longues dans un salon mauve est finalement moins attractive - sur la photo - que la dame en blanc du Crédit coopératif. Laquelle, si elle dirige une agence de cette banque, est finalement assez vraisemblable en "executive woman".
19 septembre 2008
Allégorie de la crise financière à la manière de Jacques Prévert
Alors que la crise financière accaparait l’actualité, le regard était fréquemment accroché dans différents journaux par un des visuels de cette campagne publicitaire:

Ce portrait hybride, notamment, a fourni un contrepoint aussi involontaire que sardonique aux éditoriaux alarmistes et moralisateurs sur la panique boursière:
Le procédé du collage a été utilisé par le peintre surréaliste Max Ernst et par Jacques Prévert, dans « Fatras » (1). C’est une re-création poétique, mais aussi une récréation ludique dans laquelle certains enfants excellent. La technique est celle du recyclage de fragments picturaux.
L’opération de base est un prélèvement dont le sampling – échantillonnage - musical constitue l’aboutissement technologique le plus récent.
Prévert ne faisait rien d’autre quand il découpait une tête de fouine pour la coller dans la reproduction d’un tableau de Philippe de Champaigne à la place du visage d’une religieuse en prière. C’est aussi un montage puisque deux images sont arbitrairement associées. C’est enfin un mixage puisque deux intentions, au moins, sont mélangées pour suggérer de nouvelles significations. Quand un enfant se livre à cette activité, la poésie naît de l’inattendu, voire de l’incongru, qui peut générer du non-sens à la Lewis Carroll.
Dans certaines des recompositions de « Fatras », Prévert adopte cette démarche mais partiellement seulement car, dans la plupart des cas, il y a une intention subversive: les citations picturales sont choisies et leur sens est détourné pour dynamiter une idéologie religieuse.
Prévert comme la publicité du « Monde » mobilisent les procédés picturaux et littéraires de la métaphore et de l’allégorie. Des éléments immatériels – infamies ou vertus – sont transposés dans les représentations de symboles et de stéréotypes. Les mots « fouine » et « rapace » résument assez bien cette
transposition de l’idée à l’image.
Chez Jacques Prévert, il s’agit plutôt de métaphores, sortes d’instantanés fulgurants qui stigmatisent une croyance ou une mentalité. Dans la publicité pour « La comédie humaine » l’allégorie graphique s’apparente à l’invention dans la mesure où Balzac a créé des personnages et des situations qui se référent à la bourgeoisie du XIXème siècle, en pleine émergence du capitalisme.
Ce qui est intéressant dans la simultanéité de la campagne de pub et de l'actualité financière, c'est sa dimension arbitraire qui est précisément celle du collage à la Prévert. Le graphiste de l’agence de pub ne pouvait pas savoir, au moment où il travaillait sur ce projet, que l’une de ses images percuterait les récits journalistiques de la crise financière en provoquant une résonance tout à fait étonnante: la tête de vautour sur le buste d'un « golden boy » en goguette renvoie aux fonds spéculatifs appelés fonds vautours qui sont à l'origine de la crise.

1) Les images extraites de "Fatras" proviennent de l'édition publiée en 1966 par les éditions Gallimard, avec 57 compositions originales de Jacques Prévert.

