Communiquer par l'image

Informations et réflexion sur les images communicantes.

26 janvier 2008

Les allégories d'Isabelle Lutter

A la une d'un récent supplément économique du "Monde électronique", une rutilante composition dont la signification première est donnée par le titre de l'enquête consacrée au développement durable.

Dès lors que la perception du spectateur est ainsi canalisée, il ne lui reste plus qu'à essayer de comprendre comment l'artiste a interprété le thème imposé. C'est ce qui se passe quand on écoute Horowitz ou Argerich jouer une oeuvre de Schumann, ou les versions respectives de "My funny Valentine" par Miles Davis et Chet Baker.

Le_Monde_Isabelle_Lutter_jpeg_1

Notre artiste, Isabelle Lutter, traite son sujet de deux manières:

- au niveau sensoriel, une gamme de couleurs dominée par les rouges et les bleus, avec du blanc et quelques touches de verts. Quatre tons font un accord jubilatoire parce que rempli de nuances subtiles: mauves, roses, violets, verts, oranges. De tels stimuli réjouissent, non pas l'oeil, mais cette partie du cerveau qui reçoit les messages des nerfs optiques. S'ajoute à ce contentement par les couleurs, le rôle de la lumière sur les textures: le centre est translucide, les pourtours sont denses. Le regard est donc forcément happé par le centre où se trouvent deux personnages qui font accéder le spectateur au niveau symbolique.

- le niveau symbolique est celui de l'allégorie. L'allégorie est un récit qui mobilise des éléments connus pour faire comprendre quelque chose(1). Tous les éléments utilisés par Isabelle Lutter dans cette composition sont connus: papillon, arbre, planète Terre, oiseau, etc...Ce qu'ils racontent est déterminé par l'asymétrie de la composition. A gauche, l'homme costumé qui s'incline reçoit les applaudissements et la palme: c'est le gestionnaire récompensé pour l'attention qu'il porte au développement durable. A droite, l'homme qui observe à la longue-vue représente les agences de notation, les ONG, les écologistes qui veillent sur l'environnement. Les deux personnages se  tournent le dos. A l'arrière-plan autour de l'arbre, des silhouettes humaines qui se tiennent par la main renvoient aux valeurs de solidarité.

Isabelle Lutter transpose l'art du collage aux technologies numériques. Elle prend des photos, réalise des captures d'écran et se constitue une collection de symboles picturaux. Le collage numérique résulte d'une superposition de calques. Textures et intensités des couleurs sont travaillées avec le plus connu des logiciels professionnels.

Parfois, comme les mécènes avec les peintres de la Renaissance, les commanditaires incitent l'artiste à surcharger le tableau. Ils craignent, sans doute, que l'image ne soit pas spontanément comprise.

Isabelle Lutter remarque que cette composition "sort" mieux dans la version électronique du "Monde" que dans la version imprimée sur papier du même supplément. Peut-être parce que contrairement au papier, l'écran est illuminé de l'intérieur. Notre regard s'habitue aux rehauts (2) électroniques. Il se satisfait de moins en moins de la terne luminescence du papier.

Le blog d'Isabelle Lutter

1) "Dictionnaire de l'image" aux éditions Vuibert.

2) Touches colorées et brillantes destinées à faire ressortir certains éléments d'un tableau.

Posté par Alain Joannes à 15:13 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


13 janvier 2008

Le lion de Peugeot dans une vague

Peugeot_308_avec_la_vague

Ce pourrait être une image subliminale mais elle est trop visible malgré sa brièveté. Dans la publicité télévisée pour la Peugeot 308, la vague qui accompagne la voiture le long d'une jetée culmine en faisant en sorte que son écume évoque la gueule d'un lion.

Peugeot_308

La technique de morphing (1) utilisée pour produire cet effet est remarquablement maîtrisée. Suffisamment discrète pour ressembler à une vision au sens de "avoir des visions"; le spectateur est renvoyé aux états de rêverie qui confèrent à certains  nuages des allures fantasmagoriques. Assez explicite pour que l'aire cérébrale chargée de la reconnaissance des formes ne s'y trompe pas: "Oui, c'est bien lui", disent les neurones spécialisés dans la comparaison entre une nouvelle perception et toutes les précédentes qui sont stockées et classées quelque part dans le cerveau.

Peugeot_lion_1925Lui, c'est le fauve totémique du constructeur automobile, avec ses attributs symboliques: puissance, souplesse, rapidité. En réalité, comme le racontent plusieurs sites très bien documentés (2), la captation des qualités animales remonte à 1847 et portait sur deux caractéristiques d'une scie que fabriquaient les frères Peugeot: forme courbée et dents acérées. La "domestication" du lion par l'automobile est intervenue assez tardivement, en 1905.

Le lion de Peugeot a pris plusieurs allures et il est intéressant de rechercher à quelle effigie renvoie le lion d'écume. Ce n'est pas à l'animal héraldique, qui a la gueule fermée. C'est le lion à gueule ouverte de 1925 et de 1933, celui que l'on a retrouvé bien plus tard à l'avant du capot des inoubliables 203 et 403Peugeot_308_encadre_de_la_gueule_du_lion.

D'autres  firmes ont recouru au même procédé de transposition: Jaguar, bien sûr, mais aussi Ferrari et Ford avec leurs chevaux emblématiques. Dans l'effet visuel de la pub pour la 308, la suggestion est complexe: une vague "produit" un lion. La vague et le lion partage une même caractéristique dynamique faite de puissance et de souplesse. Avec une touche écologique puisqu'il n'y a rien de plus naturel qu'une vague.

Exemples d'images subliminales

1) Sur le morphing

-Définition

2) Sites de documentation sur le lion de Peugeot

- Aventure Peugeot

- Aquadesign

- Emag: histoire de l'empblème Peugeot

Posté par Alain Joannes à 13:30 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

07 janvier 2008

Barak Obama cloné par la publicité

Lunettes_mod_le_ObamaLa publicité exploite parfois la puissance des grands archétypes qui structurent l'imaginaire. Exemple: le détournement de "La Cène" de Leonard de Vinci.

Le plus souvent, elle recycle les stéréotypes proposés par le cinéma. Exemple: George Clooney dans les sketches  "Nespresso".

Elle puise maintenant dans l'actualité chaude des idées de clonage visuel. Exemple: le sosie de Barak Obama choisi par l'opticien Lens Crafters. Impossible d'invoquer le hasard.

Le modèle est un Afro-américain à peau claire, à peine plus jeune que le sénateur démocrate de l'Illinois. La ressemblance porte sur la structure osseuse et le modelé du visage, sur la forme des yeux, mais aussi sur le dessin de la bouche et le type de chevelure.Barak_Obama

L'amalgame visuel a été obtenu grâce aux découvertes des sciences neurocognitives. Contrairement aux mots et aux objets, les visages font l'objet dans le cerveau d'un traitement spécial qui associe une forme générale et un trait particulier en négligeant les détails (1). Dans le cas de Barak Obama et de son clone publicitaire, la forme générale est celle du visage. L'inclinaison des orbites et le tracé des sourcils fournissent le trait particulier. Le sourire électoral du politicien est le détail qui n'a pas été retenu par la publicité mais qui n'empêche pas la ressemblance globale.

L'annonceur et son agence de publicité ont été extrêmement réactifs puisque l'aura médiatique du rival d'Hillary Clinton n'a pris de l'intensité que le 3 janvier après sa victoire aux primaires de l'Iowa. Portée par un emballement médiatique, l'image Obama véhicule des ingrédients psychosociologiques, comme la réussite sociale et l'aspiration au changement, qui intéressent les publicitaires. Ils seraient porteurs d'une attractivité - on ne peut pas encore parler de charisme - qui faciliterait l'identification de certains consommateurs à un type de "héros" américain préfiguré par Colin Powell et Condoleeza Rice.

Cependant, la surmédiatisation du sénateur peut ne pas durer jusqu'en novembre 2008. C'est pourquoi Lens Crafters et son agence ont développé leur amalgame sur internet, espace du temps réel. On pourrait d'ailleurs établir une relation entre la puissance d'une image et la durée des effets médiatiques: les archétypes éternels pour le papier et le cinéma, les stéréotypes pour la télévision et les clones pour le web.

(1) Neurosciences cognitives, ouvrage collectif, éditions DeBoeck université, 2001, pages 198 à 204.

Posté par Alain Joannes à 20:32 - Publicité - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1