22 décembre 2007
La gâchette, la virgule et le Second Amendement
Le New York Times en ligne pose un intéressant problème de relations entre le texte et l'image dans un article juridique extrêmement subtil. Il s'agit de savoir si l'une des trois virgules du Second Amendement de la Constitutition des Etats-Unis justifie, ou non, la possession d'armes à feu par les particuliers. Selon que la deuxième virgule est restrictive (ne concerne que les membres d'une milice d'Etat) ou extensive (concerne tous les citoyens d'un Etat libre), l'interdiction des armes à feu dans le District de Columbia peut être validée ou annulée par la Cour Suprême.

La fonction la plus plus productive de l'image communicante consiste à résumer de manière fulgurante une situation ou un problème dont la description requiert beaucoup de mots. Telle est la signification de l'adage chinois "Une image vaut mille mots".
L'image choisie par le New York Times a été réalisée par la prestigieuse agence Sagmeister de New York. Elle ne fonctionne pas de cette manière car la vue du Colt et de sa gâchette colorée ne permet pas d'entrer dans la problématique juridique sans le concours du texte. C'est seulement quand on a lu les premiers paragraphes de l'article que l'image acquiert une signification.
Mais l'image n'est pas davantage une illustration. Elle commente le texte à la manière d'une remarque de connivence, d'un clin doeil. Cette connivence n'est possible que par l'analogie graphique entre le dessin d'une virgule (1) et la forme d'une gâchette. La ressemblance entre le signe de ponctuation et la pièce mécanique est exploitée dans le registre ludique. La virgule est, si l'on ose dire, "le détail qui tue". Si la virgule est enlevée, privée de sa signification extensive, le revolver devient une arme inutile puisque sans gâchette.
La connivence entre le New York Times et ses lecteurs est hautement intellectuelle. Elle relève du jeu de l'esprit pour personnes cultivées. Elle contribue au rayonnement subtil de l'image de marque prestigieuse du New York Times, celle du journal lu par l'élite, capable de savourer cette private joke.
(1) Joe, de l'agence de design Sagmeister , m'a révélé ceci dans un email: l' image du Colt existait bien avant la rédaction de l'article juridique; elle résulte d'un concours qui proposait à des créateurs graphistes de concevoir des affiches autour de signes de ponctuation. Il s'agissait en l'occurrence d'une apostrophe. C'est le New York Times qui, ayant trouvé cette image appropriée à l'article, l'a achetée à l'agence Sagmeister et a transformé l'apostrophe en virgule pour commenter la subtilité juridique développée dans l'article.
06 décembre 2007
Clins d'oeil et traces de lèvres
Professeur d'art électronique à l'université Carnegie Mellon, Golan Levin considère l'être humain comme un émetteur de signes graphiques. Il exploite cette idée dans une approche névrotique d'accumulation, de collection, comme d'autres font de la musique répétitive. 
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La fresque de regards ci-dessus a été composée en filmant les yeux de différentes personnes entre deux battements de paupières. Ainsi sauvegardés, ces coups d'oeils expriment les innombrables façons de voir et d'être vu. Voilà pour le premier degré. Au second degré, une contemplation prolongée de ces yeux surpris dans le plus anodin de leur fonctionnement provoque une fascination dérangeante dans la mesure où l'on cherche à devenir qui - quelles physionomies - se cachent derrière ces regards.
Golan Levin est allé plus loin dans la quête des banalités expressives. Il a photographié en grands formats les bâtons de rouge à lèvres utilisés par plusieurs femmes de sa connaissance. Les objets ont tous un point commun: ils sont "en fin de vie".
Là encore, l'accumulation, la "répétition évolutive", saturent l'entendement. Les objets perdent leur signification usuelle et, transformés en photographies, deviennent de purs stimuli graphiques. Evidemment, chaque signe possède des singularités de couleurs, de taille et de forme. Ce qui génère au moins trois autres lectures possibles.
La première tente de décoder l'empreinte que les lèvres de Carolina, Ellen ou Roberfta ont laissé sur le bâton. A ce niveau, c'est la diversité des déformations terminales qui étonne: les traces vont de l'effleurement léger à une évidente violence.
Une seconde lecture, qu'on qualifiera de connotée, va chercher
des marques de douceur et de sensualité avec l'inévitable arrière-plan sensuel, voire sexuel, plus ou moins prégnant. Il s'agit bien de séduction donc, en l'occurrence, d'un pouvoir spécifiquement féminin qui s'exerce de manière inconsciente, mécanique ou explicite en direction de la gent masculine.
La troisième lecture amène justement à essayer de deviner qui sont les femmes qui ont ainsi sculpté leurs bâtons de rouge à lèvres.
L'imagination masculine n'essaie même pas de savoir comment sont les lèvres de Carolina; elle est taraudée par la curiosité à propos de cesquels tempéraments, ces caractères, ces personnalités qui ont laissent de telles empreintes. Un passionnant casse-tête.
A visiter absolument, le site de Golan Levin et de ses élèves.
01 décembre 2007
Préférences électorales en images cérébrales
Les progrès des sciences neurocognitives et ceux des technologies de l'imagerie électronique scientifique ont déclenché, il y a cinq ans, l'émergence du neuromarketing qui consiste à observer l'activité neuronale dans des cerveaux de consommateurs confrontés à différents stimulis sensoriels (couleurs, odeurs, saveurs, sons). Le marketing et la politique étant désormais très proches, voire confondus, il était logique que l'imagerie fonctionnelle à résonance magnétique essaie de "voir" les préférences électorales dans des cerveaux de futurs électeurs.
C'est ce qu'ont fait, sur un échantillon de vingt électeurs hésitants (dix hommes et dix femmes) et dans la perspective de l'élection présidentielle américaine de 2008, des chercheurs de l'Université de Californie à Los Angeles, de l'Institut Semel pour les Neurosciences, du Centre Annenberg d'Etudes des Affaires Publiques à l'Université de Pennsylvanie et de la Fondation pour les Recherches Appliquées.

Le protocole scientifique était le suivant: leurs cerveaux observés au scanner, les cobayes de la neuropolitique naissante étaient invités à regarder une série de photographies des principaux candidats montrées dans un ordre aléatoire, puis des séquences vidéo extraites de leurs discours télévisés, puis à nouveau une série de photographies. Avant d'être interviewés sur des thèmes précis, les participants ont noté les candidats sur une échelle de 0 à 10, de "très défavorable" à "très favorable", afin de construire un étalonnage de leurs inclinations et de leurs aversions spontanées. Les chercheurs ont ensuite comparé les données cérébrales "à priori" avec les images neuronales enregistrées pendant que s'élaboraient et se formulaient les réponses à certaines questions.
Ainsi, les aires cérébrales connues pour être associées à l'anxiété et au dégoût se sont montrées très actives chez les hommes qui ont été confrontés aux images et aux thèmes du parti Républicain. Face à l'univers d'Hillary Clinton, les futurs électeurs ont majoritairement été troublés, avec une coloration accentuée de la zone du cortex associée aux émotions.

Autre exemple de clivage: les hommes peu sensibilisés à priori par Hillary Clinton se montrent cérébralement plus intéressés, voire agréablement surpris, après avoir vu la vidéo de la sénatrice de New York.
Les femmes, au contraire, deviennent un peu plus indifférente après avoir regardé cette même vidéo et elles semblent sous le coup d'une séduction inattendue émanantt de Rudolf Giuliani, un des prétendants à la candidature républicaine.
Ce dernier phénomène est particulièrement intéressant à étudier dans les mois qui viennent puisque, lors des précédentes élections présidentielles, les femmes avaient majoritairement voté démocrate tandis que les hommes avaient plutôt voté républicain.
Source et résultats détaillés dans le New York Times

