Guilvinec_Patrice_Normand_Temps_Machine
Réalisée par Patrice Normand (Temps Machine) et publiée le 10 novembre dans la version électronique du journal Le Monde, cette photographie pose un énorme problème: il ne suffit pas d'écrire qu'elle est belle, il faut expliquer pourquoi et comment elle est belle.

Peut-être faut-il en analyser l'impact sensoriel en l'abordant par la luminance, c'est à dire - paradoxalement - par le rôle que joue le noir dans cet objet visuel. Au risque de proférer une banalité, force est de constater que, dans cette photo, la fonction du noir est d'abord de mettre en valeur la lumière; ce qui renvoie cette image aux sources étymologiques et physiques de la photographie (photo = lumière, graphie = écriture).

Passée cette première étape, on a le choix entre gloser sur les connotations du noir (mystère, profondeur) ou passer directement à la suite logique de la luminance, à savoir la chrominance. La palette se réduit à un accord de trois teintes - bistre, beige et verdâtre - qui s'équilibrent dans une cohérence rare, celle que procurent les différentes longueurs d'ondes des éclairages artificiels mesurables en degrés Kelvin.

Impossible, ici, d'éviter le passage par la référence culturelle aux photographies de Daniel Boudinet, poète des immeubles et monuments parisiens enveloppés par la nuit. La différence entre Daniel Boudinet et Patrice Normand réside dans le fait que ce dernier a choisi une scène du quotidien des pêcheurs. Un choix décisif, d'ailleurs, puisque la même scène photographiée en plein jour n'aurait pas produit les mêmes effets sur les lecteurs du "Monde" électronique. Il y a donc eu, de la part de Patrice Normand, une intention journalistique ou esthétique, ou les deux à la fois. Il a voulu voir et montrer, en contrepoint aux images de manifestations, ce qui se passe la nuit .Le résultat n'étonnera pas ceux qui connaissent le lien entre Daniel Boudinet et Roland Barthes : un pêcheur sur le bateau sert de "punctum", c'est à dire de détail qui dans une photo capte irrésistiblement l'attention du spectateur.

Ajoutons, pour être complet sur cette rhétorique culturelle, qu'en plissant les yeux pour rendre le regard flou, la photo de Patrice Normand passe aisément du statut de représentation du réel à celui de composition abstraite, dans le style calligraphique du peintre Georges Mathieu.

Ces détours culturels ont l'avantage de souligner la valeur de la photo par rapport aux circonstances et contingences de sa réalisation. Qu'il ait eu, ou non, l'intention de "faire une photo" esthétisante, Patrice Normand introduit l'art dans l'actualité puisque le contexte est celui de la grève des marins pêcheurs, évènement générateur de clichés peu informatifs.

Or, en écartant les stéréotypes, la démarche artistique conduit vers les archétypes, dans les profondeurs de l'actualité, en l'occurrence la vie des marins quand les médias sont partis.

C'est pour çà qu'elle est si belle, cette photo.