11 juillet 2006
Une photo de guerre en Afghanistan
Envoyé spécial du New York Times en Afghanistan, Tyler Hicks signe
une photographie qui permet de comprendre pourquoi une communication
efficace requiert un processus sophistiqué de constructions mentales.
Le
premier niveau de perception ne pose aucun problème mais il produit une
signification pauvre: un fragment de fusil mitrailleur tenu par une
main dans la boue. La mise en valeur de la boue qui macule le métal et
la chair signalent des conditions géographiques et météorologiques
difficiles et comportent une indication de durée dans la mesure où certaines traces
de boue ont eu le temps de sécher.
Le second niveau de perception suppose une capacité d'interprétation esthétique: la boue, le métal et
la chair humaine évoquent un bas-relief dans un cadrage
inhabituel, arbitraire, subjectif. Le procédé éminemment photographique de la synecdocque - ne montrer que le
détail qui résume la totalité d'une scène - peut vouloir suggérer
que le correspondant de guerre est au plus près des soldats, au coeur
des combats.
Le
troisième niveau de perception n'est accessible
qu'à celui ou à celle qui regarde la photo en disposant d'un bagage
culturel. Il faut en effet avoir une mémoire historique englobant la
guerre de 1914-1918 et la guerre du VietNam pour construire, à partir
de la vision de la boue et par associations d'idées, la métaphore du
bourbier. La métaphore fonctionne par analogie entre une idée et une
autre, entre une idée et une sensation, entre deux sensations.
Sensation visuelle: les "Poilus" de la Grande Guerre immobilisés dans
la boue
des tranchées. Analogie entre une sensation visuelle et une idée: les
"GI's" bloqués dans ce que l'on a appelé le
"bourbier vietnamien" pour désigner les conséquences d'une déficience de la stratégie militaire et d'une
impasse politique.
L'extraordinaire puissance de la
communication visuelle se révèle dans la rencontre entre
l'intention du photographe et la perception du spectateur. Tyler Hicks
a construit, avec les images mentales du bourbier, une allégorie de
l'enlisement. Avec leurs souvenirs de la guerre du Vietnam et du rôle
joué par les images dans l'issue de ce conflit, les abonnés du New York Times construisent
simultanément la même allégorie. Celle-ci est plus efficace qu'un
éditorial rédigé à New York parce qu'elle est suggèrée par un témoin en
première ligne.
La spécificité de ce processus de communication
performante vient de ce que le photographe a cadré son sujet avec une
intention précise - l'allégorie de l'enlisement - sachant que certains
lecteurs et internautes du New York Times sont suffisamment cultivés
pour décoder son intention.
La communication par l'image ne se
réduit donc pas à un problème balistique, avec ajustement du contenu et
de sa trajectoire entre un émetteur et des récepteurs. C'est une
relation très sophistiquée, à base d'empathie, entre des gens qui se
savent capables de construire du sens parce qu'ils connaissent leurs
contextes et leurs codes culturels respectifs.
Commentaires
Boue Mortelle...
Cette analyse me paraît fort juste.
Il se trouve que j'écris actuellement un mémoire sur la Grande Guerre en Littérature, et naturellement, la boue prend une part importante dans les oeuvres que j'étudie, autant dans les figures poétiques que dans la diégèse. Cette photographie rappelle donc sa tragique et multiple signification en soulignant le caractère léthal de la boue quand celle ci est associée à la guerre, mais aussi et surtout en insistant sur le caractère éternel de cette mort fangieuse, qui toucha autant de soldats que les combats eux mêmes, surtout lors de la Grande Guerre, mais également dans de nombreux conflits...
Respectueusement, Dagoba54, Master II Lettres Arts et Culture.
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